Sandra Ganneval, l'autoédition, le choix de la liberté

Virginie Despentes, Tania de Montaigne et le concept du nègre magique

Extrait de la "Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème..." - Virginie Despentes

 

« Je suis blanche. Je sors tous les jours de chez moi sans prendre mes papiers. Les gens comme moi c’est la carte bleue qu’on remonte chercher quand on l’a oubliée. La ville me dit tu es ici chez toi. Une blanche comme moi hors pandémie circule dans cette ville sans même remarquer où sont les policiers. Et je sais que s’ils sont trois à s’assoir sur mon dos jusqu’à m’asphyxier – au seul motif que j’ai essayé d’esquiver un contrôle de routine – on en fera toute une affaire. Je suis née blanche comme d’autres sont nés hommes. Le problème n’est pas de se signaler « mais moi je n’ai jamais tué personne » comme ils disent « mais moi je ne suis pas un violeur ». Car le privilège, c’est avoir le choix d’y penser, ou pas. Je ne peux pas oublier que je suis une femme. Mais je peux oublier que je suis blanche. Ça, c’est être blanche. Y penser, ou ne pas y penser, selon l’humeur. En France, nous ne sommes pas racistes mais je ne connais pas une seule personne noire ou arabe qui ait ce choix. » (1)

 

Retranscription d’une partie de l’intervention de Tania de Montaigne dans CPolitique, le 07/06/2020

 

« Elle nous décrit le fait qu’elle peut avoir un appartement, trouver un emploi, en général, c’est ça, enfin voilà, trouver un emploi, ne pas subir une clef de bras quand elle sort de chez elle et qu’elle a rien fait, voilà, mais ça, en fait, c’est pas un privilège, c’est l’exercice des droits humains, en fait, elle bénéficie des droits humains, elle n’en bénéficie pas parce qu’elle est blanche, elle en bénéficie parce que c’est un être humain. Et en fait, le sujet qui nous intéresse, c’est pas tellement de regarder du coup ce privilège qui n’existe pas mais c’est de constater qu’il y a des gens, en raison de leur couleur, de leur religion, de leur sexe, de leur orientation sexuelle, de leur handicap, il y des gens pour lesquels l’exercice des droits humains est soit tronqué, soit inexistant, il y a donc une rupture d’égalité, et en fait, ce qui nous intér… le problème de regarder le privilège blanc tel qu’il est regardé en ce moment, c’est qu’on en déduit que en fait, les Blancs ont des droits parce qu’ils sont blancs, et que, donc, il va falloir inventer des nouveaux droits pour les Noirs parce qu’ils sont très spéciaux, donc on va partir de cette différence pour élaborer mais non, en fait, ce qui fait que il doit y avoir égalité, c’est simplement que tous ces gens-là, qui ne bénéficient pas de leurs droits sont des êtres humains donc la base, c’est l’humanité, en fait, et donc là, c’est ça aussi qui fait qu’on déplace la question parce que c’est une reproduction à l’identique du principe de hiérarchisation des races, c’est-à dire qu’elle reprend l’échelle qui a été élaborée au 19ème siècle par les scientifiques qui dit y a les Blancs en haut, Gobineau, c’est extrêmement intéressant de le lire, parce que il fait tout un truc pour dire les blancs ils sont super intelligents, vachement beaux, et en fait, toute l’échelle, elle est élaborée de telle sorte que les Jaunes, les Rouges et les Noirs viennent corroborer le fait qu’y a des Blancs en haut qui sont dans le carré VIP et qui sont géniaux et donc quand elle fait ça, elle réédite, de façon très sympa, parce que, elle pense que c’est super, mais en fait elle réédite cette idée que y a des Blancs qui sont géniaux, qui ont une vie de ouf, figure-toi qu’ils ont un appart et une carte bleue et puis alors, il y a donc les autres qui sont pas blancs, du beige, le nuancier est vraiment très large, ben voilà, bon et donc, on va, par le fait que je suis vachement sympa les faire entrer dans le carré VIP par le fait que moi, je suis vachement, c’est vrai, j’ai tout mais je vais t’aider toi le petit. » (2)

 

Quand j’ai entendu Tania de Montaigne s’exprimer dans CPolitique sur le concept du « privilège blanc », j’ai tout de suite pensé à un autre concept, celui du « nègre magique ».

 

1. Le privilège blanc

 

Mais d’abord, qu’est-ce que le privilège blanc ?

 

« En 1975, un homme s'intéresse à ce qu'il nomme "le privilège de la peau blanche". Il s'appelle Theodore W. Allen et il est lui-même blanc. Dans Class Struggle and the Origin of Racial Slavery : The Invention of the White Race ("Lutte de classe et origine de l'esclavage racial : l'invention de la race blanche"), Theodore W. Allen décrit comment la catégorie de la "race blanche" a pu être utilisée par les classes dirigeantes pour exercer un contrôle social.»

 

 « Pour certains, le mot "privilège" - appliqué à la blanchité - évoque une vie de nanti, vécu dans l'opulence. Mais quand je parle de privilège blanc, je ne veux pas dire que tout est facile pour les Blancs, qu'ils n'ont jamais eu à se battre ou qu'ils n'ont jamais connu la pauvreté. Le privilège blanc signifie plutôt que, si vous êtes blanc, votre race aura très certainement (...) une influence positive sur votre parcours de vie. » Reni Eddo-Lodge, écrivaine (3)

 

Peggy McIntosh, directeure associée du Centre de Wellesley College pour la recherche sur les femmes, développe le concept de privilège blanc. Elle utilise le mot race mais le mot race renvoie ici clairement à la couleur de peau, ce n’est pas la génétique qui rentre en compte (puisque nous savons qu’il n’existe qu’une seule race, la race humaine), mais la couleur de peau et les traits physiques marquant ce que l’on peut appeler une appartenance ethnique.

 

« On peut le nier, l’ignorer ou être le plus fervent des antiracistes, rien n’y fait : être Blanc signifie hériter d’un système de domination qui procure des bénéfices ». Non seulement, les personnes blanches n’ont pas à subir de discrimination en tant que « Blancs », mais elles possèdent « un sac à dos invisible et sans poids, rempli de fournitures spéciales, cartes, passeports, carnets d’adresses, codes, visas, vêtements, outils et chèques en blanc », selon la chercheuse Peggy McIntosh.

 

Elle fait une longue liste de 46 items, reprenant des situations dans lesquelles elle se sent privilégiée en tant que femme blanche : "Je peux allumer la télé (…) et voir des gens de ma race largement représentée" (exemple 5) ; "on ne m'a jamais demandé de parler au nom de toutes les personnes de ma communauté raciale" (exemple 21) ; ou encore "Je peux être sûre qu'en cas de besoin d'assistance médicale ou juridique, ma race ne jouera pas en ma défaveur" (exemple 24)... (3)

 

2. Le nègre magique

 

« Le nègre magique (ou en anglais Magical Negro) est un personnage type qui vient en aide à un protagoniste blanc dans le cinéma américain1. Les personnages de nègres magiques, qui possèdent souvent une intuition particulière ou des pouvoirs surnaturels, ont été pendant longtemps une tradition dans la fiction américaine. » (4)

 

Le nègre magique, c’est le Noir qui vient sauver le Blanc, c’est le Noir doté de pouvoirs qu’il n’utilisera que dans cette optique : venir à la rescousse de l’homme blanc ou de la femme blanche en péril.

 

L’expression a été popularisée par Spike Lee en 2001. « Spike Lee, qui discutait du cinéma avec des étudiants à l'université d'État de Washington et à l'université Yale, a dit qu'il était étonné de la décision de Hollywood de continuer d'utiliser le stéréotype. Il a fait remarquer que des films comme La Ligne verte ou La Légende de Bagger Vance utilisaient le stéréotype du "super-méga nègre magique. » (4)

 

Le film français « Intouchables » avec François Cluzet et Omar Sy a ainsi été perçu aux Etats-Unis. Omar Sy est apparu comme le nègre magique qui redonne le sourire à François Cluzet, le soignant au propre comme au figuré tout en demeurant dans un autre stéréotype prisé par les réalisateurs quand ils font jouer un acteur noir, celui du Noir délinquant.

 

Pour en revenir à Virginie Despentes et à Tania de Montaigne, cette dernière a surgi avec un discours magique, séduisant, qui annihile la question raciale.

 

La première partie de son analyse est convaincante, mais quand elle parle d’inventer de nouveaux droits pour les Noirs, je ne m’y retrouve plus.

 

Elle met au même niveau toutes les formes de discriminations et nous dit que le privilège blanc n’existe pas et que ce dont on parle c’est de droits humains. Il suffirait de faire respecter les droits que tout individu a et tout serait résolu. Mélanger racisme et autres formes de discriminations me dérange, je pense que chaque discrimination doit être examinée avec l’attention qu’elle mérite. Etre discriminé.e à cause de sa couleur de peau, ce n’est pas la même chose que d’être discriminé.e à  cause d’un handicap ou parce que l’on est homosexuel.

 

Le fait de réduire le racisme à une question de droits humains ne suffit pas à rendre compte du racisme et de ses effets. Ne penser le racisme que par le prisme du droit n’est pas suffisant. Si j’ai le réflexe de me demander si je dois mettre ou non ma photo sur mon CV parce que je pense que ma couleur de peau sera un obstacle à l’obtention d’un entretien, on n’est pas seulement dans le droit. On est dans la construction mentale du racisme. On est dans les stéréotypes. On est dans le domaine historique. On plonge dans des imaginaires, des constructions psychologiques, voire de la propagande raciste.

 

Virginie Despentes ne se place pas en supérieure, elle se place en privilégiée, ce qui est bien différent. Et Tania de Montaigne lui fait dire ce qu’elle n’a pas dit. Être privilégié.e, ça veut dire être avantagé.e, ça veut dire être épargné.e, ne pas avoir à subir certaines choses.

 

Différentes vidéos sont parues pour expliquer ce qu’est le privilège blanc, des vidéos toute simples qui consistent à baisser un doigt chaque fois que l’on est d’accord avec une phrase dite en voix off. Faites-le test, voyez combien de doigts vous baissez et interrogez-vous si vous n’en baissez aucun.

 

 

 

 

(1) https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-04-juin-2020

 

(2) https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-reponse-de-lecrivaine-tania-de-montaigne-a-la-lettre-de-virginie-despentes_fr_5edeb043c5b65688515413cd

 

(3) https://www.franceculture.fr/societe/privilege-blanc-origines-et-controverses-dun-concept-brulant

 

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Magical_Negro

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Privil%C3%A8ge_blanc

 

https://liguedesdroits.ca/lexique/privilege-blanc/

 

http://www.millebabords.org/spip.php?article8087

 

 

 

 

Sandra Ganneval, écrivaine indépendante

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25/06/2020
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